Copenhague : cacophonie européenne au sommet
Bonjour ! Je suis David Carretta et avec Christian Spillmann nous vous proposons La Matinale Européenne.
L’analyse du jour, signée par Christian, est consacrée à la réunion informelle du Conseil européen d’hier à Copenhague : la menace représentée par la Russie, malgré l’invasion de drones dans les cieux européens, n’est pas jugée suffisamment grave pour surmonter la cacophonie.
Dans les brèves du jour, nous abordons les deux motions de censure contre Ursula von der Leyen, qui seront votées la semaine prochaine au Parlement européen, ainsi que les polémiques liées à la lenteur des eurodéputés sur les paquets de simplification Omnibus. En République tchèque, le président Petr Pavel a lancé un appel aux électeurs à ne pas trahir la sécurité du pays à la veille des élections de demain.
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Copenhague : cacophonie européenne au sommet
Les Européens attendaient de leurs dirigeants des décisions fortes et des actes durant le sommet informel de Copenhague. Et hier, ils ont entendu dire tout et son contraire dans une terrible cacophonie. “Nous sommes en confrontation avec la Russie”, a déclaré le président français Emmanuel Macron. “Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus en paix non plus”, a soutenu de son côté le chancelier Friedrich Merz. Un sommet de cette importance, même s’il est informel et non décisionnel, aurait mérité un minimum de préparation et de concertation afin d’envoyer un message d’unité et de fermeté à un agresseur russe qui mise lui sur la désunion des Européens.
Pour la première fois depuis sa création, l’Union européenne a réuni ses dirigeants dans une capitale placée en état d’alerte et des moyens de lutte contre les drones ont été envoyés des quatre coins de l’Europe pour faire face à une possible attaque de drones. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a jugé la situation très préoccupante et lancé une alerte. “Quand je regarde l’Europe aujourd’hui, je pense que nous traversons la situation la plus difficile et la plus dangereuse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – et non depuis la guerre froide”, a-t-elle déclaré. Des drones non identifiés ont survolé le Danemark et ses bases militaires en toute impunité à plusieurs reprises les jours précédant le sommet, paralysant l’aéroport et le trafic aérien. “Ils nous menacent, nous testent et ils ne s’arrêteront pas”, a affirmé la Danoise.
De nombreuses voix se sont élevées pour réclamer une dissuasion plus concrète contre ces incursions. Le groupe Renew Europe, cinquième force politique au Parlement européen, a appelé à “un plan d’action concret pour mettre en place une dissuasion crédible”, dans une déclaration adoptée à Tallinn, en Estonie, à la veille du sommet informel de Copenhague. “Les objets volants non identifiés doivent être abattus”, a exigé Renew, la famille politique d’Emmanuel Macron.
“Notre réponse doit être opérationnelle et nous ne devons avoir aucune faiblesse. Toute personne qui viole notre espace aérien est susceptible de subir des représailles, car c’est notre droit”, a déclaré le président français à son arrivée à Copenhague. “Ce qui s’est passé ces dernières semaines en Pologne, en Roumanie, en Estonie – une incursion d’avions de combats MIG Russes – et même si elles ne sont pas aujourd’hui attribuées, les incursions de drones au Danemark montrent que nous avons besoin de systèmes de pré-alerte très efficaces et de coopérer entre nous pour protéger notre espace commun. Nous sommes dans une confrontation avec la Russie”, a martelé Emmanuel Macron. Mais le président français est bien seul.
Passer à l’action n’est pas évident pour tous les Européens. Mette Frederiksen s’est dite favorable à l’élimination des drones en cas d’intrusion dans l’espace aérien européen, mais “cela doit être fait de la bonne manière”. Le Première ministre danoise rejoint la position du président finlandais Alexander Stubb, partisan de ne “pas réagir de manière excessive aux drones russes, de rester calme et de construire des défenses”.
Le chancelier allemand est venu ajouter une louche d’eau tiède. “Nous ne sommes pas en guerre mais nous ne sommes pas en paix non plus. Comme je le répète depuis 3 ans et demi, nous vivons actuellement en zone grise. Et cette zone grise est une situation suffisamment grave pour prendre des décisions fortes”, a soutenu Friedrich Merz.
Le chancelier a toutefois reconnu l’urgence d‘agir. “La zone grise s’obscurcit un peu plus chaque semaine et c’est bien l’inaction qui nous rapproche paradoxalement d’une confrontation directe avec la Russie. Si l’on veut retrouver un situation de paix pérenne, il faut être capable d’assurer notre capacité à faire la guerre en tant que bloc continental. On y arrive petit à petit mais le retard à rattraper est terriblement grand”, a expliqué Merz.
L’Europe ne parvient pas à s’entendre sur la notion de dissuasion et ne raisonne qu’en termes défensifs. Les projets capacitaires prioritaires soumis aux 27 par Ursula von der Leyen Ursula sont un “Mur des drones”, un “bouclier anti-missile”, un “bouclier spatial”, la “protection du flanc-est”. Pas un mot sur la dissuasion.
On ne peut le reprocher à la présidente de la Commission européenne : la Défense est une compétence nationale et son institution n’a qu’un rôle de facilitateur financier. Cela lui a même été rappelé au cours des discussions. La Commission a mis à disposition des Etats 150 milliards d’euros en prêts pour des achats de capacités en commun. L’effort sera porté en priorité sur la protection du flanc est et sur le “Mur des drones”, mais si un large soutien a été manifesté à ces deux priorités à Copenhague, aucune ne fait consensus, a confié un responsable européen. “Il y aura toujours des drones qui passeront”, a souligné Mette Frederiksen, peu emballée par le concept.
La mise en oeuvre sera discutée au Conseil européen formel les 23 et 24 octobre à Bruxelles. Il appartient désormais aux Etats membres de s’entendre sur les capacités. Le déploiement sur le flanc est de missiles à longue portée en mesure de dissuader un agresseur a été évoqué. Il s’agit d’établir un rapport de force, de dire que ce qui est utilisé pour agresser les pays Européens, violer leur espace aérien ou leurs eaux territoriales à des fins de sabotage, d’espionnage ou tout simplement d’intimidation, sera détruit. Emmanuel Macron insiste sur ce qui est un droit. “Il faut bien rappeler qu’une violation d’espace aérien par des avions militaires, des drones ou hélicoptères de guerre peut être perçue comme un acte de guerre. C’est l’équivalent de déplacer des tanks et des soldats sur le territoire du voisin sans son consentement, c’est évidemment inacceptable”, a affirmé le président français .
L’Union européenne ne serait-pas capable de faire ce que font les Etats-Unis ? Donald Trump a annoncé mardi avoir envoyé des sous-marins nucléaires croiser près des côtes de la Russie après les menaces proférées par Dmitri Medvedev, le vice-président du Conseil de sécurité russe, d’utiliser cette arme. “Nous ne pouvons pas laisser les gens user de ce mot à tort et à travers”, a expliqué le président américain après son annonce devant les plus haut gradés de l’armée américaine.
Emmanuel Macron parle de dissuasion. Le président tchèque Petr Pavel parle de dissuasion. Mette Frederiksen a parlé de dissuasion et réclamé “une réponse forte pour les menaces de la Russie”. La présidente du Parlement européen Roberta Metsola a parlé de dissuasion. Mais la plupart des autres dirigeants européens sont tétanisés par la crainte d’une escalade. “Nous devons réagir avec sang froid. Il n’est pas nécessaire de répondre aux provocations”, a insisté l’Italienne Giorgia Meloni. Une forme de déni dénoncé par la plupart des analystes géopolitiques. “Nous devons nous garder d’invoquer un risque d’escalade, alors que la non-réponse est au contraire une invitation faite à la Russie à escalader. Il devient urgent de cesser de désescalader. Depuis vingt-cinq ans, les signaux forts envoyés au Kremlin sont trop peu nombreux”, affirme le chercheur français Nicolas Tenzer dans une tribune publiée dans Le Monde.
La citation
“Nous serions naïfs de ne pas reconnaître que l’armée secrète russe s’infiltre dans nos démocraties. Elle est composée de ces petits guerriers sans visage appelés bots numériques. Ils manipulent la démocratie en France, en Allemagne et en Europe.”
Emmanuel Macron, dans un entretien au Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Sommet
Le “Mur anti-drones” de von der Leyen ne fait pas l’unanimité – La proposition de faire du “Mur anti-drones” la priorité absolue parmi les projets de renforcement de la défense européenne a reçu un large soutien, mais pas le consensus de tous les chefs d’État et de gouvernement lors du Conseil européen informel d’hier à Copenhague. “Si nous commettons l’erreur de ne regarder que vers l’Est et d’oublier le front sud, nous risquons de ne pas être décisifs”, a déclaré la Première ministre italienne, Giorgia Meloni. Le problème ne concerne pas seulement la priorité géographique, mais aussi les financements et leur répartition. L’Italie, la Grèce et l’Espagne ne perçoivent pas la menace russe comme dirigée contre eux, même s’ils reconnaissent que le danger vient actuellement davantage de l’Est que du Sud.
Les gouvernements ne veulent pas laisser à la Commission le pilotage de la défense – L’aspiration d’Ursula von der Leyen à diriger le réarmement de l’Union européenne, au nom de l’urgence de la menace russe, ne plaît pas aux États membres. Plusieurs dirigeants sont intervenus hier au Conseil européen pour rappeler à la présidente de la Commission que la défense relève d’une “compétence souveraine des États membres”, nous a expliqué une source informée des discussions. Il y a un large soutien pour donner un rôle plus fort aux ministres de la Défense, qui pourraient se réunir plus souvent à Bruxelles pour coordonner le réarmement. La Commission a néanmoins reçu mandat de finaliser la “feuille de route pour la préparation”, qui devrait être présentée le 16 octobre et discutée une semaine plus tard lors du Conseil européen formel.
Blocage sur l’Ukraine : les dirigeants manquent de temps – L’autre discussion clé du Conseil européen informel d’hier devait porter sur l’Ukraine. Mais le temps nécessaire après le débat sur la défense était insuffisant, les dirigeants devant se rendre à un dîner avec le roi. Antonio Costa a donc rapidement clôturé la réunion sans tenter de résoudre les nœuds liés à l’élargissement à Kyiv et au “prêt de réparation” de 140 milliards d’euros. Costa avait proposé de passer de l’unanimité à la majorité qualifiée pour l’ouverture des chapitres négociés avec l’Ukraine. La réponse de Viktor Orban a été brève et claire, en réunion et en dehors : “No way, no way, no way”. “La Hongrie a exprimé son opposition”, nous a confirmé une source. Quant au prêt financé par les avoirs souverains russes gelés, la Commission a présenté les éléments principaux de sa proposition. La réaction de la plupart des dirigeants a été constructive, mais “la Belgique a soulevé plusieurs préoccupations juridiques et techniques”, nous a dit la source. Au moins, “il y a accord pour continuer à travailler sur ce sujet”. Costa prévoit de revenir sur ces deux questions lors du Conseil européen des 23 et 24 octobre.
Drones
Des drones au-dessus de bases militaires et d’infrastructures en Allemagne – Alors que les dirigeants étaient réunis hier à Copenhague pour leur Conseil européen informel, le Spiegel a révélé que des essaims de drones non identifiés avaient été observés dans le nord de l’Allemagne au cours de la semaine dernière. L’incident est jugé plus grave qu’initialement estimé. Les drones volaient en formation au-dessus et autour de bases militaires et d’infrastructures critiques en Schleswig-Holstein, notamment l’usine ThyssenKrupp, l’hôpital universitaire de Kiel, le canal de Kiel, la baie de Kiel, la raffinerie de pétrole de Heide, l’aéroport de Hambourg, une centrale électrique côtière et le siège du parlement local. Un autre essaim a été repéré au-dessus d’une base militaire du 21ᵉ Groupe de missiles antiaériens de la Luftwaffe à Sanitz, où des soldats ukrainiens sont formés au système de missiles sol-air “Patriot”, ainsi qu’au-dessus du quartier général du commandement de la marine allemande à Rostock.
Motion de censure
Deux motions contre von der Leyen le 9 octobre – La conférence des présidents du Parlement européen a décidé hier que les deux motions de censure contre la Commission d’Ursula von der Leyen, présentées respectivement par le groupe d’extrême gauche The Left et le groupe d’extrême droite Patriotes pour l’Europe, seraient mises aux voix jeudi 9 octobre. Le débat est prévu pour lundi 6 octobre, alors que la plénière de Strasbourg n’est pas encore au complet. Les deux motions n’ont pratiquement aucune chance d’être adoptées. Les groupes de la majorité pro-européenne ont déjà annoncé qu’ils voteraient contre la censure. Von der Leyen considère cette initiative comme une “énorme distraction” qui force la présidente de la Commission à dépenser du capital politique et du temps. Aux yeux de la Commission, si les groupes extrémistes commencent à utiliser régulièrement les motions de défiance, cela deviendra un problème.
Omnibus
Metsola défend la lenteur du Parlement européen – Plusieurs gouvernements se plaignent de la lenteur du Parlement européen à adopter les paquets de simplification Omnibus et d’autres mesures nécessaires pour accélérer la compétitivité et la défense de l’UE. Dernier exemple en date : le paquet Omnibus sur les obligations de reporting en matière de durabilité, d’environnement et de climat. La majorité pro-européenne s’est divisée mardi. Le PPE menace de voter avec l’extrême droite pour pousser à une dérégulation supplémentaire. La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a défendu hier son institution : “La dernière chose dont nous avons besoin – et je veux être très claire sur ce point – ce sont des institutions qui se renvoient la responsabilité. Je ne pense pas que nos électeurs se soucient de savoir si la faute revient au Conseil, au Parlement ou au temps qu’a mis la Commission”, a déclaré Metsola. “Nos électeurs sont des industries, des familles et des agriculteurs, et ils veulent des résultats.” La fracture au sein de la majorité pro-européenne, entre le PPE d’un côté et les socialistes et libéraux de l’autre, pèse lourd. “La réalité, c’est que les majorités politiques sont difficiles à trouver, tout comme les majorités législatives au Parlement européen. Jusqu’à présent, nous y sommes parvenus, mais il faudra de la volonté politique”, a reconnu Metsola.
Douanes
En 2024, 112 millions de marchandises contrefaites saisies – Les autorités douanières et de surveillance du marché de l’UE ont intercepté 112 millions de marchandises contrefaites d’une valeur de 3,8 milliards d’euros en 2024, le deuxième volume le plus élevé jamais enregistré, selon un rapport de la Commission et de l’Office de l’UE pour la propriété intellectuelle. Bien que le volume total ait diminué par rapport au pic de 2023 (152 millions de marchandises), la valeur a augmenté à 3,8 milliards d’euros (la plus élevée de tous les temps) en raison des cigarettes électroniques et d’articles plus coûteux comme les logiciels et les biens de luxe. Les trois principaux pays d’origine des marchandises contrefaites sont la Chine (44,5 %), la Turquie (22 %) et les Émirats arabes unis (6,5 %). Les produits contrefaits les plus fréquemment saisis ont été les jeux et jouets, les CD/DVD enregistrés, les étiquettes/autocollants et les matériaux d’emballage. Le rapport met en garde contre la croissance du e-commerce et les changements géopolitiques, qui mettent à rude épreuve les systèmes de contrôle, soulignant la nécessité de renforcer les contrôles douaniers et les vérifications de la propriété intellectuelle pour protéger les consommateurs et les industries de l’UE. Une nouvelle tendance est également relevée : les contrevenants tentent d’échapper aux contrôles en envoyant des matériaux séparément pour assembler les marchandises contrefaites au sein même de l’UE.
Euro
L’inflation limite les marges de manœuvre de la BCE – L’inflation de la zone euro a augmenté à 2,2 % en septembre, selon l’estimation préliminaire d’Eurostat publiée hier. Ce chiffre est conforme aux attentes des économistes et s’explique par l’effet statistique de la forte baisse des prix de l’énergie enregistrée ces derniers mois. Mais il est néanmoins susceptible de limiter les marges de manœuvre de la Banque centrale européenne pour ses prochaines décisions de politique monétaire. C’est la première fois depuis avril que l’inflation dépasse l’objectif de la BCE de 2 %. Le Conseil des gouverneurs se réunira à la fin du mois. La fin du cycle de baisses de taux commencé en juin 2024 se rapproche.
République tchèque
L’appel de Pavel à voter pour un gouvernement garantissant la sécurité – Le président tchèque, Petr Pavel, a lancé un appel dramatique à la télévision aux électeurs pour qu’ils aillent voter vendredi et samedi lors des élections législatives, les avertissant que la souveraineté du pays est en jeu. Les sondages donnent comme grand favori l’ancien Premier ministre, Andrej Babiš, passé du libéralisme à l’extrême droite. Son retour au pouvoir, dans une éventuelle coalition avec des partis d’extrême droite et d’extrême gauche, pourrait entraîner un virage prorusse de la République tchèque, qui, sous le gouvernement de Petr Fiala, a été l’un des soutiens les plus fermes de l’Ukraine. “Dans ces élections, il y a vraiment beaucoup en jeu, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire en Europe et dans le monde”, a déclaré Pavel. “Nous avons besoin d’un gouvernement qui continue à garantir la sécurité de notre pays. Aujourd’hui, nous avons cette sécurité grâce à notre ancrage ferme dans l’Union européenne et l’OTAN. Nous avons besoin d’un gouvernement qui protège notre souveraineté au sein de la communauté des nations démocratiques et ne nous laisse pas à la merci de la Russie et de ses efforts pour rétablir une sphère d’influence en Europe centrale et orientale”, a souligné le président tchèque.
Cela se passe aujourd'hui
Sommet de la Communauté politique européenne à Copenhague
Commission : le commissaire Sefcovic en Irlande
Commission : le commissaire Brunner à La Haye participe à la Conférence d’Europol sur la cybercriminalité
Parlement européen : la présidente Metsola rencontre le Premier ministre de l’Arménie, Nikol Pashinyan
Eurostat : données sur le chômage en août ; chiffre d’affaires industriel en juillet ; ratio élèves/enseignants en 2023


