Gaza : l'UE face à l'accusation de complicité
Bonjour! Comme promis, même en période de vacances, la Matinale Européenne vous accompagne également pendant l'été. Aujourd'hui, nous vous proposons une carte blanche de Guillaume Duval, conseiller à l'Institut Jacques Delors, sur l'inaction de l'UE face aux violations des droits humains commises par Israël à Gaza.
Kaja Kallas a-t-elle été dupée par Netanyahu? Lorsque la Haute Représentante a annoncé le 10 juillet avoir obtenu l’accord d’Israël pour améliorer la situation humanitaire dans la bande de Gaza avec la fourniture d’aides à grande échelle à la population, les Européens ont salué un succès dont la Matinale Européenne s’est fait l’écho. Mais depuis rien n'a changé et la situation humanitaire est plus dramatique que jamais. Le pseudo-accord a surtout servi de prétexte pour ne pas sanctionner Israël lors du Conseil des Affaires étrangères du 15 juillet. L’humiliation est sévère pour l'UE. La crédibilité de Kaja Kallas est à nouveau mise en doute.
“Le meurtre de civils cherchant de l’aide à Gaza est indéfendable”, a dénoncé hier la Haute Représentante. Kaja Kallas a appelé le ministre israélien des Affaire étrangèrers Gideon Saar pour lui rappeler ses engagements . “Toutes les options restent sur la table si Israël ne tient pas ses promesses”, a-t-elle averti.
Kaja Kallas avait annoncé la semaine dernière un mécanisme de suivi de l'accord conclu avec Israël, confié aux ambassadeurs des vingt-sept États membres qui se réunissent au sein du Comité politique et de sécurité. Kallas avait également mis sur la table des ministres des Affaires étrangères une série d'options pour sanctionner le gouvernement de Benjamin Netanyahu pour violation de l'article 2 du traité d'association UE-Israël. Le poste de Haut représentant est un rôle ingrat, car il ne peut rien faire sans les États membres. Mais, face à la situation humanitaire à Gaza, Kallas ne peut pas se permettre d'attendre l'été.
Josep Borrell, son prédécesseur, n'a pas de mots assez durs. Il dénonce un génocide, et le consensus grandit au sein de la communauté des spécialistes du génocide pour qualifier ainsi les événements de Gaza, comme en témoigne la tribune du professeur Omer Bartov publiée par le New York Times. Guillaume Duval, ancien conseiller et plume de Josep Borrell, aujourd'hui conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors, analyse dans une Carte Blanche comment une faute géopolitique a poussé l’Union européenne à devenir complice d’un crime contre l'humanité. Le débat monte d’un cran et va certainement diviser les Européens.
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Gaza : l'UE face à l'accusation de complicité
Par Guillaume Duval, ancien speechwriter du HR/VP Josep Borrell, conseiller auprès de l’Institut Jacques Delors
L'inaction de l'Union Européenne face au drame de Gaza devient insupportable. Ce qui pouvait encore n’être considéré en 2024 “que” comme une erreur géopolitique majeure s’est clairement transformé au cours des derniers mois en complicité active de crime contre l'humanité aux yeux du monde entier.
Depuis le 7 octobre 2023, l’Union Européenne s’est révélée incapable de peser sur les évènements au Moyen Orient, bien qu’ils déstabilisent son voisinage immédiat, menacent ses principales routes d’approvisionnement et risquent de dégénérer en de nouvelles vagues de migrants tout en accroissant les tensions au sein de nos sociétés. Depuis plus d’un an et demi maintenant, face à l’intransigeance du gouvernement de Benjamin Netanyahu, l’UE n’a réussi à faire valoir ni son attachement aux droits humains fondamentaux, ni sa défense du droit international et du multilatéralisme, ni sa position ancienne en faveur de la solution à deux Etats.
Cette inaction a déjà nui gravement à sa position géopolitique, non seulement dans le monde musulman, mais sur l’ensemble du globe. La différence manifeste entre la réaction ferme des instances européennes vis-à -vis de l’agression russe contre l’Ukraine et leur passivité face à la guerre à Gaza a été abondamment utilisée par la propagande de Vladimir Poutine contre l’UE. Et avec succès, comme on l’a constaté en particulier au Sahel. Ce double langage européen a beaucoup affaibli également le soutien à l’Ukraine dans nombre de pays en développement.
Mais ce qui pouvait encore être considéré en 2024 “seulement” comme un énorme gâchis géopolitique est véritablement devenu ces derniers mois une complicité active de crime contre l’humanité. En particulier depuis que le gouvernement israélien a choisi le 18 mars dernier de rompre unilatéralement la trêve conclue sous les auspices de Joe Biden, pour recommener à massacrer les civils, tout en imposant un blocus complet à l’enclave. Il manifestait ainsi clairement ses intentions génocidaires, intentions que les évènements ont depuis malheureusement amplement confirmées, pendant que l’armée et les colons multipliaient les exactions contre les Palestiniens de Cisjordanie.
On peut légitimement parler de complicité de crime contre l’humanité de la part de l’Union Européenne dans la mesure où celle-ci n’a entrepris aucune action pour empêcher que de tels crimes soient commis par le gouvernement de Benjamin Netanyahu alors qu’elle en a le pouvoir (et le devoir). L’UE est en effet le principal partenaire commercial, d’investissement et d’échange de personnes d’Israël. Elle est également un de ses fournisseurs d’armes majeur. Enfin, un accord d’association entre l’UE et Israël a été établi en 2000 qui est le plus favorable de tous ceux conclus par l’UE avec des pays tiers. Cet accord est cependant théoriquement conditionné au respect par Israël du droit international et des droits humains fondamentaux. Bref, si l’Union Européenne décidait d’en faire usage, elle disposerait de nombreux leviers pour peser significativement sur l’attitude du gouvernement israélien.
Pourtant, malgré l’aggravation dramatique de la situation humanitaire dans l’enclave, l’UE n’a utilisé jusqu’ici aucun des moyens de pression à sa disposition. Alors que Josep Borrell, l’ancien Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et de sécurité avait plaidé (sans succès) en 2024 en faveur d’une prise de distance de l’UE vis-à-vis du gouvernement de Benjamin Netanyahu, sa successeure Kaja Kallas a choisi au contraire depuis décembre dernier de se rapprocher de ce gouvernement, en accord avec la présidente de la Commission qui avait bloqué toutes les initiatives de Josep Borrell au cours du mandat précédent. Kaja Kallas a ainsi décidé de réunir le 24 février dernier le Conseil d’Association entre l’UE et Israël pour la première fois depuis 2022.
Sous la pression de l’opinion publique européenne et de 17 Etats membres, la HR/VP a cependant été obligée d’enclencher un réexamen de l’accord d’association entre l’UE et Israël. Celui-ci a abouti, sans surprise, au constat qu’Israël ne respectait pas les clauses relatives au droit international et au droit humanitaire international prévues par cet accord.
Plutôt que de suspendre l’accord, Kaja Kallas a toutefois continué à privilégier sa stratégie d’engagement avec le gouvernement israélien. Celle-ci a abouti à l’annonce unilatérale par la HR/VP le 10 juillet dernier qu’un accord aurait été trouvé avec ce gouvernement pour autoriser l’entrée massive d’aide humanitaire à Gaza. Pour sa part, le gouvernement israélien n’a jamais fait savoir publiquement avoir conclu un accord de ce type avec l’UE.
Plus de dix jours plus tard, rien n'a évolué sur le terrain et la situation humanitaire dans l’enclave est devenue absolument dramatique. Mais entre-temps, ce soi-disant accord avait servi de prétexte principal pour éviter que le Conseil des Affaires étrangères de l’UE ne statue sur la suspension de l’accord d’association avec Israël lors de sa réunion du 15 juillet dernier, retardant ainsi une fois de plus toute décision susceptible d’exercer une réelle pression européenne sur le gouvernement Netanyahu.
En persistant à ne pas suspendre l’accord d’association, bien qu’il soit manifestement violé par Israël, à ne pas bloquer les livraisons d’armes vers ce pays malgré les crimes de guerre et contre l’humanité commis à Gaza, à ne pas interdire les importations en provenance des colonies illégales malgré les décisions de la Cour de Justice Internationale, à ne pas sanctionner les ministres et les dirigeants politiques qui ont tenu des propos génocidaires, à laisser Benjamin Netanyahu utiliser l’espace aérien européen malgré le mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale (CPI), à ne pas soutenir les juges de la CPI et les responsables des Nations Unies sanctionnés par les Etats Unis, l’UE achève de se déconsidérer aux yeux du monde et de discréditer le droit international et l’ordre multilatéral qu’elle est censée défendre.
Alors qu’elle est attaquée à l’Est par Vladimir Poutine et à l’Ouest par Donald Trump, l’UE aggrave ainsi son isolement en se coupant du reste du monde. Ses dirigeants risquent de devoir rendre des comptes demain devant la justice internationale pour leur complicité dans les crimes du gouvernement Netanyahu mais surtout les générations futures jugeront à coup sûr très sévèrement leur aveuglement et leur attitude irresponsable devant le génocide en cours à Gaza.


