La faute de Zelensky
Bonjour! Comme promis, même en période de vacances, la Matinale Européenne vous accompagne également pendant l'été. Les vacances d'Ursula von der Leyen n'ont pas encore commencé. Demain, dimanche 26 juillet, la présidente de la Commission rencontrera Donald Trump en Écosse « pour discuter des relations commerciales transatlantiques et de la manière dont nous pouvons les maintenir solides ». Un accord est-il en vue ? Mais quel type d'accord ? L'UE acceptera-t-elle passivement l'imposition de droits de douane de 15 % ?
Aujourd'hui, Christian revient sur l'erreur commise par Volodymyr Zelensky lorsqu'il a signé une loi remettant en cause l'indépendance des agences anti-corruption en Ukraine.
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La faute de Zelensky
Charismatique président d’un pays en guerre, seul en mesure de conduire l’Ukraine sur la voie de l’adhésion à l’UE et de lui assurer des financements et une aide militaire, Volodymyr Zelensky a-t-il commis une erreur et mis à mal le processus d'intégration de son pays avec la tentative de mise sous tutelle des instances de lutte contre la corruption ? La question est posée. Elle déchaîne les passions. Ursula von der Leyen a réclamé des explications, les Etats membres sont embarrassés, la confiance en Zelensky est ébranlée par ce recul de l'Etat de droit et les adversaires de l’adhésion de l’Ukraine sont confortés dans leur opposition. Le président ukrainien a été contraint de revenir sur sa décision. Il a annoncé un projet de loi pour renforcer l’indépendance des instances anticorruption ukrainiennes. Mais le mal est fait. Zelensky est tombé du piédestal, et le doute s'instille sur l’intégrité des dirigeants du pays.
“Je viens d'approuver le texte d'un projet de loi qui garantit un réel renforcement du système judiciaire ukrainien, l'indépendance des agences anticorruption et une protection fiable du système judiciaire contre toute influence ou ingérence russe. Ce texte est bien équilibré. Il exclut tout lien avec la Russie et préserve l'indépendance du NABU (le Bureau national de lutte contre la corruption) et du SAPO (le Bureau du procureur spécialisé dans la lutte contre la corruption) “, a annoncé jeudi le président ukrainien avec l’espoir d’apaiser une tempête provoquée par sa décision de signer la veille une loi adoptée en express par une une majorité de 81% des députés pour placer les deux instances sous la supervision directe du procureur général. “Il est important que nous maintenions l'unité. Il est important que nous préservions l'indépendance. Il est important que nous respections la position de tous les Ukrainiens et que nous soyons reconnaissants envers tous ceux qui soutiennent l'Ukraine”, a souligné Zelensky.
Le président ukrainien n'avait manifestement pas appréhendé la force de la révolte des ukrainiens ni les réactions des Européens. La première à protester à Bruxelles a été la commissaire à l'Élargissement Marta Kos. “Je suis profondément préoccupée par le vote d'aujourd'hui à la Rada (le Parlement ukrainien). Le démantèlement des garanties essentielles protégeant l'indépendance du NABU constitue un sérieux recul. Des organismes indépendants comme le NABU et le SAPO sont essentiels à la trajectoire de l’Ukraine vers l’UE. L'État de droit reste au cœur des négociations d'adhésion à l'UE “. La prise de position de Marta Kos a sonné comme une mise en garde. “En temps de guerre, la confiance entre la nation combattante et ses dirigeants est plus importante que les armes modernes – difficiles à construire et à conserver, mais faciles à perdre à la moindre erreur majeure des dirigeants”, a renchéri le commissaire à la Défense Andrius Kubilius, dans un appel à “restaurer cette confiance endommagée”.
Le commissaire européen à l'Économie, Valdis Dombrovskis, a enfoncé le clou. “L'aide financière à l'Ukraine est conditionnée à la transparence, aux réformes judiciaires et à un gouvernement démocratique. Il en va de même pour la voie vers l'adhésion à l'UE, qui nécessitera également une forte capacité de lutte contre la corruption”, a-t-il averti dans une déclaration rapportée par le Financial Times. En déplacement au Japon et en Chine, Ursula von der Leyen a pris la mesure du danger d’une mise en doute du processus d’adhésion de l’Ukraine, devenu sa cause. La présidente de la Commission européenne a appelé Zelensky pour lui “faire part de ses vives inquiétudes”, a indiqué sa porte-parole. “Le respect de l'État de droit et la lutte contre la corruption sont des éléments fondamentaux de l'Union européenne. En tant que pays candidat, l'Ukraine est tenue de respecter pleinement ces normes. Il ne peut y avoir de compromis”, a insisté Ursula von der Leyen.
L’appel a été entendu. Tard dans la nuit de mercredi à jeudi, Zelensky a fait volte-face, non sans avoir défendu sa décision. “L'infrastructure anticorruption fonctionnera. Il faut seulement la libérer de l'influence russe. Et il faut plus de justice”, a annoncé le président au plus fort de la tempête. “Les affaires restées en suspens doivent faire l'objet d'une enquête. Depuis des années, des fonctionnaires ayant fui l'Ukraine vivent tranquillement à l'étranger, pour une raison ou une autre – dans des pays très agréables et sans conséquences juridiques –, ce qui est anormal. Il n'y a aucune explication rationnelle au fait que des poursuites pénales valant des milliards soient « en suspens » depuis des années”, a ajouté le président, dans une mise en cause de l’efficacité des deux instances de la lutte anti-corruption. Entretemps, les ambassadeurs des pays du G7 à Kyiv avaient fait part de leur préoccupation à l’annonce de “l'enquête menée contre plusieurs employés de la NABU pour des crimes présumés”.
Zelensky a toutefois démenti avoir cédé à la pression des partenaires occidentaux. “Je n'ai pas communiqué avec Ursula von der Leyen ces derniers jours. Tout ce qui a été écrit à ce sujet, tout ce qu'elle m'aurait dit, est faux. Nous n'avons pas eu de conversation”, a déclaré le président jeudi lors d’un entretien avec des journalistes cité par Interfax-Ukraine. “J’ai écouté les manifestants”, a-t-il affirmé. Peu importe: le projet de loi destné à effacer l’erreur a été déposé hier à la Rada et il sera soumis au vote des députés lors d’une session en urgence le 31 juillet.
La prise de position des représentants du G7 a mis en contexte la décision du président ukrainien. Plusieurs membres du gouvernement sont sous enquête, dont certains de ses proches comme l'ex-vice-Premier ministre, Oleksiy Tchernichov , ancien président du groupe pétrolier et gazier Naftogaz, soupçonné d'avoir reçu une rétribution dans le cadre d'une transaction immobilière, ou l’ancienne vice-première ministre Olha Stefanichyna, écartée du nouveau gouvernement à cause d’une enquête des services anti-corruption lancée à la suite d’une enquête du média ukrainien Ukrainska Pravda.
Stafanichyna a été nommée le 17 juillet ambassadrice aux Etats-Unis, poste pour lequel avait été pressenti l’ancien ministre de la Défense Roustem Oumerov . “Ce n’est pas une première. Chaque fois qu’un ministre ou une personnalité haut placée est inculpé(e) ou sur le point de tomber en disgrâce, il ou elle se retrouve miraculeusement ambassadeur quelque part”, souligne le journaliste Cyrille Amoursky. “Les mesures visant à placer les organismes de lutte contre la corruption sous la surveillance du procureur général choisi par Zelensky ont été mises en œuvre au cours du week-end par le président et son chef de cabinet, Andriy Yermak”, affirme Christopher Miller, le correspondant du Financial Times à Kiyv, citant “plusieurs députés et diplomates occidentaux”.
“La crise semble avoir été déclenchée par des enquêtes sur des membres du cercle de Zelensky, en particulier son proche allié et ancien vice-Premier ministre Oleksiy Tchernychov, ainsi que par le désir du président de consolider davantage son contrôle sur des institutions puissantes en temps de guerre”, soutient Christopher Miller. “Enorme erreur”, “suicide politique”: les commentaires à l’adresse de Zelensky ont été durs. Sa décision d'ignorer les manifestations et les appels à ne pas signer la loi vont le marquer durablement. Le président ukrainien est soupçonné de vouloir “réprimer la dissidence interne” , souligne l’hebdomadaire The Economist.
Le revirement du président ukrainien a été salué par l’Union européenne. “C’est la marque d’un grand leader de reconnaître rapidement ses erreurs et de prendre des mesures pour les corriger sans délai”, a commenté le politologue Nicolas Tenzer après avoir critiqué “un faux pas incompréhensible qui risque de saper trois ans et demi de leadership dans la conduite de la guerre et de doter l’ennemi d’armes presque aussi mortelles que ses missiles”. “Tout soupçon sur la détermination du gouvernement à lutter contre la corruption serait non seulement dévastateur pour l’Ukraine, son avenir légitime au sein de l’Europe et de l’Otan, et pour la conduite même de la guerre, mais alimente également la propagande russe en Europe”, a commenté Tenzer.
L’ancien président estonien Toomas Hendrik Ilves a jugé très sévèrement l’erreur commise par Zelensky: “Un désastre total. Cela ne fera qu'alimenter ceux qui, en Europe, pensent qu'aider l'Ukraine est inutile, sans parler du discours russe selon lequel les Ukrainiens ne feraient que voler l'aide de l'Occident à des fins d'enrichissement personnel, un discours que nous combattons depuis des années”. L’argument a déjà été utilisé par la députée Trumpienne Marjorie Taylor Greene, figure du mouvement MAGA avec un appel à la fin du financement américain à l’Ukraine, à l’arrêt des livraisons d’armes et au renversement du président ukrainien. “Zelensky est un dictateur qui refuse de conclure un accord de paix et de mettre fin à la guerre. Qu'il soit destitué ! “ a–t-elle écrit sur les réseaux sociaux au plus fort des manifestations en Ukraine.
“L’Ukraine, en tant qu’État et en tant que nation, mène deux guerres majeures en même temps. La première est, bien sûr, l’invasion à grande échelle par la Russie. La deuxième est la guerre interne de la société civile ukrainienne contre le côté obscur de son propre État. Contre la corruption, les abus de pouvoir, les mensonges, le manque de transparence, le népotisme, l'impunité et les atteintes à la démocratie et à la liberté d'expression”, explique le journaliste ukrainien Illia Ponomarenko. “Ce qui s’est passé lorsque le parlement ukrainien a voté pour le démantèlement choquant des institutions anti-corruption, annulant ainsi une décennie de réformes durement gagnées depuis la révolution de 2014, est une défaite sérieuse dans la guerre interne contre le côté obscur”, déplore Ponomarenko.
Les Ukrainiens ont bravé la loi martiale et sont descendus dans les rues à Kiyv, Odessa, Lviv “pour défendre leur démocratie, parce qu’ils résistent à l’invasion russe et n’ont pas renoncé à leur souveraineté”, explique l’activiste Inna shevchenko.
“Nous, les Ukrainiens, savons comment défendre nos droits et rappeler aux autres que le combat doit continuer”, affirmaient mercredi soir les manifestants cités par la journaliste Kateryna Denisova du quotidien en ligne Kiyv Independant. La loi votée le 22 juillet restera en vigueur jusqu’à l’adoption du nouveau projet de loi et sa signature par Zelensky. Un mot d’ordre a été lancé durant les manifestations: “demain à 20 heures, au même endroit”.


